Les Solitudes

"Il me fallait un lac..." écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Julie ou la Nouvelle Héloïse. Il fallait aussi une école d’art au bord d’un lac pour que l’esprit rousseauiste et plus particulièrement le sentiment de la nature émergent à nouveau.

Quatre étudiants de l’esadse et six étudiants de l’esaaa ont travaillé durant deux saisons à dix formes de promenades. En préambule du projet, Les rêveries du promeneur solitaire, ouvrage inachevé dans lequel le philosophe des Lumières retrace son existence à travers des réflexions sur la nature humaine. De ces écrits fut prélevée l’idée que la marche peut devenir un mécanisme d’observation, de contemplation et par extension une invitation à réfléchir, à penser le monde. La marche comme qualité d’être au monde, de mieux percevoir ce qui nous entoure et comme métaphore du cheminement de la pensée n’est pas exclusive à Rousseau ; l’histoire de la pensée et l’histoire de l’art en sont témoins.

Ce qui lui est propre néanmoins, c’est la valeur protectrice qu’il confère à la nature, et singulièrement à la région alpine où la montagne se transforme en véritable refuge ; terre d’asile de ses amours cachées et de ses souvenirs les plus heureux. Dans cette tentative de magnifier les Alpes, que ce soit à travers ses écrits ou dans sa pratique de botaniste, Jean-Jacques Rousseau fut l’un des inventeurs de la montagne, de la sublime montagne, espace oxymorique où s’entrechoquent précipices abrupts et vertes prairies, repoussant ainsi l’horreur des cimes.

Les étudiants en art et en design ont à leur tour arpenté les lieux où Rousseau, quelques siècles plus tôt, a marché, vécu, herborisé, dans la volonté de rendre contemporain le positionnement du "promeneur solitaire", de réactiver la vigueur de son inventivité théorique et de son regard ample et singulier. De leur travail sont nées des formes hétéroclites : aucune œuvre à proprement parlé mais des invitations à expérimenter qui sont données à voir ici. Des promenades à dos d’âne qui retracent l’herborisation de Rousseau au Mont Pilat, des vidéos contemplatives de reflets éclatants sur la surface de l’eau, une randonnée en trois actes où des codes QR cachés dans la nature mèneront à une vidéo qui explore la perception de l’espace-temps lorsqu’on prend de l’altitude, une invitation à revivre une journée parfaite dans la nature selon Rousseau, un jeu-vidéo où le philosophe affronte ses persécuteurs, une marche ordinaire mais nécessaire pour apprécier à nouveau les petits riens, des autocollants pour que n’importe quel marcheur puisse marquer un lieu qui l’émeut, deux promenades autour des usines de Grenoble, sublimes mastodontes dans la nuit.

Il n’est pas la peine de préciser que le paysage a bien évolué depuis Rousseau : stations de ski, autoroutes, zones industrielles et commerciales, chemins de fer, villes croissantes, agricultures peuplent les montagnes. Mais il est intéressant de remarquer qu’il persiste encore et toujours des choses à regarder, à apprécier, à ressentir et qu’elles restent à méditer.

– Charlotte Poisson

Les Solitudes est un projet soutenu par la Communauté d'agglomération d'Annecy, la ville d'Annecy, la DRAC Rhône-Alpes, la Région Rhône-Alpes, le Conseil Général de Haute-Savoie, l'Assemblée des Pays de Savoie, les Musées de l'agglomération d'Annecy, l'école supérieure d'art de l'agglomération d'Annecy et l'école supérieure d'art et de design de Saint-Etienne.

Projet conduit par Charlotte Poisson, chercheuse associée à l'ESAAA, Tolga Taluy, responsable des projets informatiques à l'ESAAA, David-Olivier Lartigaud, professeur nouveaux-medias à l'ESADSE RANDOM(lab) et Damien Baïs, enseignant en nouveaux médias à l'ESADSE RANDOM(lab).